Avril
Du sable, de la banalité
Est-ce que toi aussi, cela t’arrive d’écrire des lettres sans les envoyer ? Parce que tu n’oses pas, parce que la personne à qui tu écris n’est plus dans ta vie, ne souhaite plus te lire, est partie ailleurs. Parce que la lettre lui glisserait des doigts, ne l’atteindrait pas, des mots transparents, indolores, qui ne prennent pas.
Pourquoi s’obstiner à écrire aux fantômes ? C’est un peu comme choisir avec tout son cœur le plus beau des cailloux sur la plage, le plus plat possible, pour qu’il ricoche le plus loin le long de la mer, et qu’il finisse, une fois lancé, par tomber à la verticale dans un grand « plouf » sans échos, sans lointain. C’était bien la peine.
On écrit quand même. On n’écrit pas vraiment aux fantômes. On écrit pour soi. Ça nous aura quand même allégé un peu. C’est déjà ça.
J’espère que tu vas bien ?
Je t’écris pas loin des pins et du soleil, depuis une maison qui n’est pas la mienne. Ça sent le bois de cheminée refroidi, et dehors, le ciel est d’un bleu uni.
Je suis coupée en deux : mon esprit fuse dans tous les sens, chaloupe, virevolte, alors que l’écriture appelle au calme, au silence, à la simplicité. Je cherche à m’aligner. La beauté, pour ça, est d’une grande aide. Je t’y emmène ?
La mélancolie de celui qui vise juste, Lewis Nordan (1995)
Mississipi. Au cœur du bayou, il est commun d’avoir une arme à soi. Le père d’Hydro tire sur son frigo, c’est son rituel, ça l’apaise. Les jeunes se mettent des melons sur la tête, s’entraînent à viser comme à la fête foraine, mais c’est pour de vrai. Pour passer le temps, on s’aime, on s’arme, on rêve de show-business. Un jour, un événement a lieu : deux grands enfants braquent une station-service, on les tue. Mais qui ?
C’est un véritable coup de cœur, un immense. Je ne connaissais ni la maison d’édition, ni l’auteur. Une amie que j’aime d’amour, Flora, me l’a conseillé, j’y suis allée les yeux fermés. Je n’ai pas été déçu, l’écriture m’a emportée, mes nuits ont rétréci, des mots-insomnies. Cela parle de pertes et d’hommes qui pleurent, de petits oiseaux trempés par l’averse qu’une enfant sèche sous sa couette, d’un thanatopracteur. Cela parle de rage, d’amour, de solitudes boursouflant les corps, de marginalité et de rêves d’ailleurs. Je te le conseille très fort.
L’Atelier du vitrail : mes poèmes exposés !
Mes poèmes sont en ce moment exposés à l’Atelier du vitrail, à Chartres. C’est une sacrée joie. Ça s’est passé comme ça : j’ai une amie que j’aime très fort, Anna Loire, vitrailliste et antiquaire, qui souhaitait lier deux arts, le vitrail et la poésie, à l’occasion des 50 ans de l’atelier du vitrail. Le thème choisi a été la transmission, les liens entre passé et présent. J’ai dit ouiiiiiiii, j’ai fait parler ma tête et mon cœur, et une collaboration est née. Vous imaginez, des mots dans du verre ? De la poésie travaillée dans du sable ? La lumière qui passe dans les mots comme dans des fenêtres ?
Un immense merci à Anna pour sa commande et sa confiance.
Tu peux aller voir l’expo « Demain le vitrail, 1976/2026 : 50 ans de lumière » jusqu’au 26 septembre. Entrée libre. Plus d’info ici.
Deux femmes, deux photographes
Je suis allée voir deux expositions qui m’ont enthousiasmée.
La première, celle consacrée à la photographe de guerre Lee Miller (1907-1977). Je retiens sa photographie dans la salle de bain d’Hitler : un geste symbolique fort. Ramener le « monstre » au rang d’homme. Lee Miller écrit dans son journal intime :
« Hitler n’a jamais été vraiment vivant pour moi jusqu’à aujourd’hui. Il avait été une monstrueuse machine du mal toutes ces années, jusqu’à ce que je… mange et dorme dans sa maison. Il devint moins irréel et, par là, plus terrible encore. »
Banalité du mal. Banalité de la salle de bain. Hitler peut être ton voisin.
C’est au Musée d’art moderne à Paris, jusqu’au 2 août 2026. Plus d’info ici.
La deuxième expo nous embarque dans le regard de Madeleine de Sinéty (1934-2011).
Originaire d’une famille d’aristo, Madeleine de Sinéty quitte son métier d’illustratrice pour s’installer dans un village de Bretagne. Elle se prend d’amour pour ce lieu, ses habitant-es. Elle commence à photographier leur quotidien. Elle se lie d’amitié avec elleux. Elle ne photographie pas sur, mais avec : elle partage des moments de vie avec elleux, tâche de ne pas avoir de regard surplombant, souhaite simplement sauvegarder des images de leur vie. Ces photos, elle les projetait pour elleux. Elles n’avaient pas pour destinée d’être exposées, elles ont été retrouvées au fin fond d’un grenier. Ca m’a touchée.
C’est au Centre d’exposition du Château de Tours jusqu’au 17 mai 2026, puis à partir du 12 juin 2026 au Jeu de Paume à Paris, vas-y !
Autres livres lus
-La grande méthode, de Louisa Yousfi, 2026
Un grand coup de cœur. J’ai découvert ce livre grâce à Marie, la libraire incroyable d’Un autre pays, à Rémalard. Suis là sur ses réseaux sociaux, et va lire sa critique, elle en parle très très bien. C’est vraiment à lire. Le thème ? Une famille de l’immigration algérienne part enterrer le père au pays. C’est déjà beaucoup. C’est bien plus que ça.
-Emanciper l’enfance, Comprendre la domination adulte, pour en finir avec les violences éducatives, OVEO
-Rose et Maringold, Louise Glück, 2022
-Les enfants verts, d’Olga Tokarczuk, 2016
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J’ai quitté la mer, les pins, je rejoins les champs de colza, les collines du Perche, les carnets d’écriture posés sur les genoux, dans le train.
Que nous réserve le mois de mai ? C’est l’un de mes mois préférés, parce que des lundis, des jeudis et des vendredis se transforment en dimanches, le temps s’ouvre, ça sent l’été.
Je t’envoie de la douceur et te dis à bientôt !
Lou










