Février
Petit coeur et grandes marées
J’ai des couches de dunes sous les paupières, et quand je pleure, on voit la mer.
Les couches sous les yeux, c’est comme des petites étagères où ranger ce qu’on chérit. On peut piocher à l’intérieur, quand on n’a pas assez dormi. Ça réconforte. J’y place des crêpes cuisinées entre amies, des marches sous le soleil, et beaucoup de poésie.
Sylvia Plath, dans La Cloche de détresse, écrit : « La poésie ne sauve pas. La poésie ne sauve rien. Mais il y a la poésie. »
Aujourd’hui, j’écris jusqu’à toi. Je me demande ce qu’il peut bien sortir de ta voix, une fois que tu as ri : des vols d’oiseaux, des boules de neige, des confettis ?
Je t’écris les paumes serrant très fort le guidon du vélo sur des routes vallonnées, je t’écris dans les trains où je ne fais que passer. Je t’écris dans les matinées d’écriture où les lignes du temps s’estompent, où les vers d’Hortense Raynal m’accompagnent :
« pas de nuit, en poésie – que des matins – que des matins et des matins et des matins et des matins et des matins
et »
Je t’écris la veille d’un départ, la peau chaude, le cœur en marée haute, avec de nouvelles musiques qui résonnent en moi. Je t’en partage une ici, tu verras :
Comment tu écoutes tes musiques, toi ? Souvent, j’en écoute une seule, des centaines de fois.
Petit mois.
Petit souffle.
Petit coeur.
Dans le recueil Bouche-fumier d’Hortense Raynal, j’ai approché un cœur qui résonne dans la vie, de jour comme de nuit :
« est-ce que tout le monde sent quand ça vibre ? parce que le petit cœur, vibre fort là, fort, c’est plus possible de l’arrêter est-ce que c’est ça être poétesse ? sentir que ça vibre et laisse vibrer. »
Est-ce que tu sens ça, parfois, dans ton corps ? Le coeur vibre, le ventre chauffe, le regard tremble. En ce moment, j’aspire aux sables qui cessent de tournoyer, s’apaisent. Au grand vent qui doucement s’assied.
Autres lectures du mois conseillées
- Fille de pute, Swann Dupont.
L’écriture de Swann Dupont est magnétique, elle m’a entraînée dans la nuit. C’est un récit autobiographique dont le fil rouge est le père, le père qui a pour nouvelle compagne une pute. Cela parle de désir qui tonne dans le ventre, d’une jeunesse rurale, de sexualités émancipatrices, de ruptures et de libertés. Si l’écriture m’a complétement happée, j’ai malgré tout ressenti des malaises, causés par des angles morts que j’aurais bien aimés voir aborder par l’autrice. Si jamais tu le lis aussi, on pourra en parler ?
Je te laisse une lettre écrite par Swann Dupont, où elle dénonce la censure que son livre est en train de subir : ici.
- Trop tôt, Jo Witek
- Certaines fièvres échappent au mercure, Mathilde Forget
Riverscape : que sont devenus les paysages-rivières ?
Savais-tu que 90% des rivières françaises ont été « corsetées, chenalisées et simplifiées » ?
J’ai pu l’apprendre grâce au superbe livre écrit par Baptiste Morizot, illustré par Suzanne Husky : Rendre l’eau à la terre — Alliances dans les rivières face au chaos climatique, aux éditions Actes Sud (octobre 2024).
J’ai découvert un mot, celui d’anabranches.
Une rivivère à anabranches est une rivière non mutilée, à plusieurs branches : elle s’étend par des bras pluriels, multiples, vivants. Une rivière à anabranches charrie non pas un filet d’eau, rectiligne et cadenassé, mais un « ample tressage vivant en constante métamorphose », en connexion avec la plaine, les êtres vivants.
Les rivières-autoroutes ne sont pas des rivières.
En plus de la plume très précise, généreuse et passionnante de Baptiste Morizot, j’ai été émerveillée par les illustrations de Suzanne Husky. Mais quel monde, quelle poésie, quelle finesse…
Crédit photo : Suzanne Husky, à retrouver sur le site de Reporterre en cliquant ici.
J’ai adoré rencontrer le peuple des castors, tout ce qu’on leur doit. J’ai rêvé d’alliances terrestres avec eux, comme avec toutes les autres espèces. J’ai regardé l’actualité des inondations en France en pensant à eux : les castors, en habitant les rivières, forment des barrages naturels contre les crues, les sécheresses.
C’est un livre qui soigne nos futurs, les élargit, les multiplie, les abreuve.
Résistances
En randonnée, le ciment grognait.
Mon dernier poème ? Je te l’offre
Attendre que la lumière sèche
que la lumière sèche
Elle a pris une masse d’eau
sur la tête
Ça dégouline de partout
Inondée, la tête
Essorer ça prend du temps
Ça prend du temps
Ça prend du temps
Ça prend la tête
Je te souhaite des printemps précoces, des couleurs dans les pupilles, des joies qui prennent le temps.
On se retrouve au mois prochain ?
Des pensées douces jusqu’à toi.
P.S : Tu lis une lettre écrite par une autrice antifasciste. Cela me tenait à coeur, à grand coeur, de le préciser.







