Janvier
Débordements, grottes et embrasements
On ne sait jamais trop où les émotions logent dans le corps. Dans les cyclones du ventre, le feu des joues, le glissement des larmes, la morsure des lèvres, la dernière cigarette, le tremblement des os, les yeux qui se serrent. J’aimerais pourtant leur créer une place à part entière, pour que lorsqu’elles enflent, suppurent, se déversent, elles puissent avoir un coin chill, un casque anti-bruit, un mille-feuilles de plaids, des bonbons qui piquent, tout près. Ce serait quand même bien, pour elles.
Qu’en cette nouvelle année, tes émotions puissent habiter ton corps librement. Qu’elles puissent y tenir place, y tenir tête, sans que les autres les étouffent, les blessent. Qu’on puisse les entendre, les reconnaître sans jugement, comme un visage que l’on retrouve et que l’on aime regarder, tendrement. C’est ce que j’aimerais t’offrir, en 2026 : de la place. Un espace solide où des rencontres puissent éclore, où tu peux livrer tes maladresses, confier tes intranquillités, tes colères. J’aimerais qu’on accueille ce que tu éprouves comme une source s’écoulant des montagnes, que l’on recueille dans nos paumes comme quelque chose de rare.
En 2025, j’ai transformé les pertes en sentiers libres. J’ai réalisé que l’horizon dans le ciel était plus loin que je ne l’imaginais. Je me suis répété qu’être ici, comme le chat posé sur le lit, l’oiseau posé dans le nid, c’était déjà beaucoup.
En 2025, un ami m’a fait une déclaration d’amour. Il m’a dit : « Je t’aime pour la permanence de tes départs ». J’aimerais qu’en 2026, le soleil puisse toujours transformer les états glaciers en une lumière qui se meut, se transforme, et rougeoie.
Durant ce premier mois, j’ai ramassé pas mal de beautés, j’en ai gardées pour toi. J’ai envie de t’en offrir beaucoup, beaucoup, en ce mois - j’espère que ça ne te dérange pas.
En ce moment, je suis une plante qu’on a oublié de rempoter, mes racines cherchent des endroits où s’étendre sans se sentir asphyiées. C’est ce que décrit bien cette citation découverte en janvier :
Petit format, grande incandescence
Ces mots viennent du livre court de Christine Pawlowska, sorti de l’ombre en 2025 :
Ecarlate est un récit autobiographique où une jeune femme nous livre son urgence à vivre, ses colères envers sa mère, ses vides, ses amours, ses amitiés, ses folies. C’est une écriture-fusée qui sort du cœur, donne tout, dans une sincérité brute et intense. Une clope sans filtre qu’on aspire frénétiquement. Un shot qu’on boit accoudé au comptoir, pas le temps de s’asseoir.
Normalement, je suis réticent face aux livres romantiques, j’ai peur du lyrisme mal dosé qui dégouline des lèvres. Là, c’est de l’eau en cascade, c’est violent et tendre, voilà tout. J’ai aimé sa liberté de ton, ses troubles livrés, son intimité avec les fantômes. Et puis c’est d’une sensibilité à fleur de peau.
Tiens, regarde, lis, sens, écoute cette première page :
Et puis cette phrase :
“Ma solitude me rendait hypersensible aux images et parfois j’avais envie de crier, de pleurer ou d’aller me cacher parce qu’un rouge était trop rouge ou un oeil trop vivant.”
Est-ce que toi aussi, tu as l’habitude de focaliser ton regard sur le plus petit du petit, comme si une loupe entourait ta pupille, et ça t’envahit, te bouleverse très fort ?
Zoom du regard sur les grottes en carton d’Eva Jospin
Eva Jospin créé ses œuvres avec du carton sculpté, du bronze ou du tissu brodé.
Le carton, je ne m’y attendais pas. Je m’y suis approché de très près, je l’ai vu autrement, pour la première fois. J’y ai vu des alvéoles de miel, des gaufrettes au chocolat, un matériau très précieux d’où pouvait émerger des architectures féériques, des grottes aux escaliers labyrinthiques, des forêts mystérieuses d’un ancien temps, et ça m’a plu, beaucoup.
Merci à l’amie M. que j’aime d’amour qui m’a conseillé cette expo !
L’exposition Grottesco, c’est au Grand Palais, jusqu’au 15 mars 2026.
Neuf idées pour éviter de toustes s’enfermer dans une grotte
2026 a été l’occasion pour Jade Lindgaard, la journaliste badass de Mediapart, de nous offrir neuf entretiens avec des personnes militantes inspirantes (du genre Malcom Ferdinand, Paul B. Preciado, Alessandro Pignocchi…). Neuf idées pour empêcher une société fasciste. Pas la peine de vous dire que c’est urgent.
Je vous glisse ici mon interview préférée, celle de Sandra Guimarães (cliquer là)
Autrice, militante et cheffe végane, elle fut l’une des fondatrices au Brésil de l’UVA (« Union végane d’activisme »), un réseau d’une quarantaine de collectifs antispécistes et anticapitalistes. Extrait :
« Que les fascistes, qui portent un projet de mort, veuillent garder la domination sur les autres animaux, c’est cohérent. Mais que les camarades de gauche qui se disent contre toutes les sortes de domination s’arrêtent à la frontière de l’espèce, c’est incompréhensible pour moi. Frontières de pays, frontières d’espèces : toute frontière sert à mettre de l’autre côté celles et ceux dont la vie ne compte pas. »
Pour aller plus loin, un article Sandra Guimarães dans le dernier numéro de la Déferlante sur le soin : ici
Oui, c’est urgent. Je dévore des livres antifa et anticapitalistes en ce moment. Je vous en conseille un ?
Le sang chaud de Fanny Allard
Fanny Allard cherche des livres éteignant l’incendie, n’en trouve pas. A la place, elle nous offre, par ses mots, de la matière à embraser les idées de ceux qui siègent.
C’est un texte hors des bonnes manières. Il attaque, questionne, ne craint pas d’imaginer des plans de vengeance contre la violence des flics, des hauts placés, des milliardaires. Il questionne notre rapport au travail, à l’argent. Travailler à quoi ça rime, si on n’a même plus le temps de lire toute l’aprèm en mangeant des oreos double crème ?
Fanny Allard confronte les deux mondes, celui où la fatigue terrasse, levé cinq heures, à celui où sa maison est un château, avec quinze salles de bains.
L’autrice n’a pas le temps. Son écriture naît dans l’urgence, depuis les pauses clopes, entre deux bureaux à cleaner. Elle tranche, embrase, nomme, désigne, puis recadre les yeux détournés.
Je vous le recommande très chaudement, ce Sang chaud.
J’aime bien les mots nouveaux
Avec un ami que j’aime d’amour, quand on tombe sur un mot inconnu, on se l’envoie par texto avec sa définition, sans commentaire. Ça surgit comme ça, ça me fait sourire à chaque fois.
Grâce au dernier livre de Lola Lafon, Il n’a jamais été trop tard, je suis tombé sur cette définition :
« Les baïnes sont des trous d’eau dans l’océan. A marée basse, ces profondeurs inégales forment de petits bassins accueillants, à l’eau calme, des lagunes. Mais lorsque la marée remonte, elles se vident rapidement, provoquent des courants violents. Soudain, on n’a plus pied. »
Depuis ce mot, elle tisse un éloge de la dérive. Se laisser porter au-delà de soi, du connu, là où l’on est encore étrangère à soi. Et on verra bien. La terre ferme n’est jamais loin.
Le très sérieux site du comptoir de la mer nous l’avertit : s’il vous arrive d’être emporté-e par un courant de baïne, ne paniquez pas. N’essayez surtout pas de remonter le courant, vous risquerez l’épuisement. Laissez-vous porter.
Allez, un dernier mot pour la route : l’algarade (photo prise au Shakirai, Paris 18e).
Une peinture d’Apolonia Sokol : soin et lutte
The Cure, sur comment la peinture et les luttes sociales m’ont sauvés, 2023.
D’autres conseils de livres lus en janvier, en vrac
Rêve d’une pomme acide, Justine Arnal, Quidam éditeur, 2026.
Tomber, Carlos Manuel Alvarez, éditions Mémoire d’encre, 2022.
Drive, Heltie Jones, édition Bruno Doucey, 2021.
Vivre libre : Exister au cœur de la suprématie blanche, Amandine Gay, édition La Découverte, 2025.
Nous sommes la voix de celles qui n’en ont plus, Paola Guzzo et Cécile Rousset, Actes Sud, 2025.
Et pour finir, un nouveau texte que je t’offre
C’est un texte de saboteuse, sur les frontières, les cimetières vivants, les oiseaux coincés dans les boîtes aux lettres. C’est ici.
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Je pense à toi. Je t’offre de la douceur. Je te dis au mois prochain, et n’oublie pas : prends de la place. Ne laisse pas les autres la prendre pour toi.














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