Juillet
Déserter
Le monde est devenu jaune. Jaune sec, délavé. Le jaune des lumières éclairant à peine les cages d’escaliers, qui font plisser les yeux, regarder ailleurs, vite avancer. Le monde a perdu de son vert vif et tendre, ses herbes pleines et juteuses, ses prés bondissants. Le monde a perdu une part de ses couleurs, sa palette se réduit à une vitesse vertigineuse, et je vois jaune, orange, rouge, rouge brûlant. Comment ne pas se résigner à pleurer les nuances de la terre, parties en fumée ? Comment garder les yeux ouverts devant les animaux hurlant dans les bois ? Car c’est tout un écosystème qui crie, qu’on regarde à peine. Déjà brûlés, les petits de la chouette dans le nid, le hérisson se mettant en boule dans son abri. Renardes, blaireaux, martes, fouines, genettes. Lapins, lièvres, écureuils, musaraignes. De la peau battante devenue cendre.
Mais ça ne peut pas se passer comme ça, rester comme ça, pas possible, pas supportable pour nos yeux continuant de voir, de vouloir voir, le vivant qui s’éteint. On ne peut pas ne plus voir, tout comme on ne peut pas laisser faire, l’air de rien. Ça nous tient, nous prend le quotidien, et à chaque promenade en forêt, on se surprend à penser : elle est là, elle est encore là, on est soulagé-e, on a quitté l’évidence de la permanence, du tout-est-là-à-jamais. Se résigner serait pire encore. Pouvoir la savourer, cette forêt traversée, c’est déjà lutter : s’engouffrer dans le vivant, y aller à pleine dent, se jeter dedans, s’en émerveiller. C’est l’honorer. C’est le retrouver comme un proche, le considérer comme un véritable trésor. Difficile de vouloir respecter, défendre et préserver ce que l’on ignore…
Et bien sûr que ça n’empêche pas les angoisses, les envies de fermer nos visages, de les rendre pierres.
C’est souvent le même désir, qui nous fait continuer de regarder la vérité crue, violente, désastreuse du monde : celui d’être dans le vrai. De ne pas se raconter de fausses histoires, croire que tout ira bien, que les politiques n’y sont pour rien. C’est la petite voix en soi, fragile mais sensible, rappelant qu’on est des millions, à avoir le même regard. La même volonté de s’en sortir. La volonté des petits et grands gestes. Et ce n’est pas forcément des monuments. Des actions brûlant Total (mais si t’as des plans surtout n’hésite pas). C’est une poignée de personnes montant dans les tilleuls, à Jouy, défiant le maire, les flics, les machines. Ce sont des citoyen-nes se relayant pour remplir des bassines d’eau dans les forêts, pour que des rescapé-es puissent y boire. Ce sont des envois de plaids, de nourritures aux personnes ayant perdues leur maison. Ce sont des cantines solidaires pour les pompières. Ce sont des refuges et du soin apportés aux animaux égarés. Ce sont des publications relayées sur les réseaux sociaux, des affiches crées, des tracts distribués, des fêtes organisées, des conversations menant à des projets. C’est un bulletin dans l’urne. C’est un livre échangé, un repas partagé, un plant de tomates donné. Parce que les petits gestes finiront toujours pas grandir, quand ils perdurent, ne s’essouflent pas. Quand ils deviennent nombres, pluralités, ruissellements tenaces, liens résistants, tissus solidaires.
Militer ne peut se passer ni du sensible, ni du soin.
Le courage, c’est d’abord avancer à cœur ouvert.
Lutter, c’est une manière d’être au monde, empathique, vivante, solidaire. C’est ce qui tient dans le temps, et soutient.
Et bien sûr que les soulèvements se font attendre. Que l’on guette les révolutions sous la cendre. On peut les entendre. On peut les rejoindre. Et continuer de tisser des liens.
C’est de cela dont j’ai envie de te parler, en cette fin de mois de juillet. Au bord d’un mois d’août qui ignore son nom, ses couleurs. Te parler de révoltes qui bruissent, de minuscules petites choses qui vibrent. De désertions. De courage, et d’émotions.
Quand bruissent les révoltes
Nedjma Kacimi, avec son premier roman Sensible, nous retrace l’histoire de l’immigration algérienne, en redonnant voix aux récits intimes balayés dans l’ombre, relégués par la honte dans le monde du silence. Franco-algérienne, elle entrelace le politique et l’intime, l’autobiographique et l’essai. Elle revient sur sa propre histoire :
J’ai tissé et détissé. J’ai pensé et j’ai bloqué. J’ai tourné autour de ce putain de pot avant d’y déposer mon obole. Pour dire la vérité, j’ai tout fait pour ne pas y aller. Ça m’aurait bien arrangée de ne pas avoir affaire à ça. Je vous le dis en toute déconvenue : on ne choisit pas ses batailles.
Dans une écriture dynamique et précise, sous forme d’enquête sensible, elle nous apporte un autre regard sur l’histoire. Grâce à ses analyses littéraires affûtées, on redécouvre les classiques, de Poil de carotte en passant par L’Etranger, sous le prisme des discriminations, des êtres sans prénoms, que l’on ne nomme pas.
Il faut faire confiance aux romans.
Quand ils ne cherchent pas à convaincre.
Mais à vaincre.
A vaincre l’inénarrable.
C’est aussi un regard sur la jeunesse réclamant justice. L’histoire de personnes n’ayant pas cédées à l’autorité. Celle de Noël Favrelière, sous-officier parachutiste de l'armée française, désertant avec un prisonnier algérien allant être exécuté, Necir Mohamed Salah. C’est une autrice prenant l’écriture à pleine main pour tirer les fils d’une histoire complexe. C’est une attention sensible aux générations passées, à venir, à la sienne. C’est une croyance à un monde plus juste, courageux, ne désertant pas l’espoir.
Dans les yeux des enfants (et de Léa Tourret)
Léa est une amie. On s’est recontrées un soir, à une ZAD, sous des marronniers que l’on protégeait, à Chartres. Son attention vive au monde, ses actions intelligentes et révoltées, sa sensibilité poétique et malicieuse, son audace pour lutter contre les injustices, sa capacité à créer des mouvements solidaires, m’inspirent beaucoup. Son regard, je l’ai retrouvé dans son deuxième roman. Un livre commençant par une colonie, où l’on ressent fortement les états d’exclusion, les sentiments d’injustice vécus par les enfants. C’est aussi une histoire de désertion dans un monde qui décline, où l’on attend la pluie, fébrilement.
Je me suis attaché à Yara, à son à-côté du monde, sa carapace fêlée, son attention particulière aux minuscules. En suivant son histoire, ses émotions, ses liens d’amitié, je me sentais assis à côté d’elle, à sa hauteur. Sans jugements. Les enfants sont allés au bois, c’est à la fois un conte inquiétant, un récit engagé, un manifeste pour le vivant. C’est violent, âpre, tendre. L’écriture y est très poétique, franche, penchée avec beaucoup d’empathie sur l’invisible, le tout-petit. Les images sont très originales, vivantes, elles décalent notre regard : le jamais-vu était pourtant déjà-là. Je conseille fortement Les enfants sont allés au bois ! Merci Léa !
Photo-mystère, un clin d’oeil pour les personnes ayant lues le roman !
L’anecdote du cœur
Sais-tu que l’alpaga est un animal très émotif ? Son coeur peine à gérer émotionnellement tout ce qu’il reçoit : la peur, l’anxiété, mais aussi la douceur. Il réagit fortement aux gestes brusques, aux bruits forts.
Sais-tu comment il mange ? Au lieu d’arracher les racines de l’herbe, il la coupe. Avec ses petits coussinets sous ses pattes, il ne l’écrase pas. C’est comme s’il la caressait.
J’aime bien, j’aime beaucoup, l’alpaga.
Ecrire le dehors
Ce mois-ci, j’ai dormi un peu partout, dans des dortoirs, sous ma tente, dans des chambres inconnues. La nuit chaude, toute proche. Les animaux, tout près. Mes affaires, dépliées. Mon corps, déployé. J’ai eu envie de décrire les sons environnants.
Dans celui-ci, le vent balayait les feuilles asséchées, le bruit roulait, traversait la fenêtre, m’atteignait, et étrangement, ça m’apaisait. Les basses de la salle de concert tonnaient à minuit, de manière rythmée, comme un cœur qui s’ouvrait.
Dans cet autre endroit, j’ai écrit. Parce que la pluie battait fort, et c’était une grande joie, grandiose et sonore.
Dans mon journal intime, j’ai noté ce jour-là :
16 juillet 2026
Me prend d’amour pour l’odeur de la paille mélangée à la terre. Ma peau sent la boue. Chantier terminé, se précipiter sous la tente à l’entente de l’orage, juste pour la joie folle d’entendre le bruit de la pluie se déposer sur la toile. Le ciel gronde, tonne, comme un chien dans son chenil étroit. Il pleut. La pluie est là. Le papillon desséché sur la départementale d’hier ne sera pas sauvé à temps. Comment survivre sous l’haleine chaude du soleil, quand la peau est plus fine qu’un voilage aux fenêtres ? Fermer les yeux, un peu. Retenir la pluie dans son regard.
Danielle Mckinney : le droit au repos
Quand je suis allée dans des galeries, je n’ai jamais vu de femmes noires, ni en tant que spectatrices, ni en tant qu’artistes. Je pense que, inconsciemment, j’ai toujours voulu voir cela. Alors je me suis dit : “Pourquoi ne pas le peindre ?”
Danielle Mckinney est née en 1981 à Montgoméry, en Alabama. Elle vit et travaille à Jersey City, dans le New Jersey. Photographe de formation puis artiste peintre, elle est devenue connue grâce à ses portraits de femmes noires. Des femmes qui dorment, fument, rêvent, ne performent rien, sont là. Ces intimités représentées sont puissantes, car elles se donnent le droit, dans une solitude protectrice et regénératrice, à la contemplation, et au repos. Elles se sont éloignées de la vitesse, de l’efficacité. Elles sont.
J’y vois un manifeste pour la paresse, une ode à la lenteur. Ces peintures m’ont vraiment beaucoup touchées. Par la manière dont les femmes représentées désertent la course du monde. Par leur présence. Par leur regard.
Et c’est tout pour ce mois-ci.
Qu’aimerais-tu déserter, en ce mois à venir ? Quelle émotion, quel état, quel paysage, quel schéma ?
Où aimerais-tu rester ? Peut-être es-tu bien, là où tu es ? Je l’espère fort.
Je t’envoie des bulles de présent, où tu peux te poser, tranquillement.
De la douceur,
Lou












