Juin
Justes colères
Coucou,
J’ai mis du temps, à prendre le temps. À prendre le temps de t’écrire. À lâcher les notifications du portable, étendre mon corps, les deux pieds à la verticale. À quitter les tentacules dans ma tête, qui me serrent et me prennent et m’enserrent. Pris dans des prises de conscience. Pris dans. En prise. Laissant peu de place à la lecture, à l’écriture. Ouvrir un livre ou un carnet, ces derniers jours, était un acte de résistance.
La colère sera le ton principal de cette lettre. La colère soulevant le corps, donnant de l’énergie pour avancer. La colère brûlant trop fort, envahissante, celle qu’on a du mal à canaliser. Celle qui suspend pour un temps les angoisses et les violences encore à vif, pas encore cicatrisées.
La colère qu’on expulse, dans les paroles lancées au micro devant les tribunaux, dans les notes de portable écrites à 2 heures du matin, dans les larmes recueillies par les adelphes, dans le besoin de dire, et dire encore, à quel point le sentiment d’injustice est grand, et grandissant, quand les violences qu’on a subies n’ont pas été comprises, entendues, ou pire, quand elles ont été retournées contre soi.
Combien de temps faut-il pour se « réparer » quand l’autre s’empare de la colère, se place sur la défensive, fuit ses responsabilités, minimise, met en doute, se place en victime, renverse les rôles : après tout, je me suis mise dans cette situation pour souffrir. J’aurais dû réussir à partir, combien même j’ai réussi à le faire un nombre incalculable de fois. Et puis j’étais la première à. Et puis. Et puis. Et puis. Et puis tellement d’autres remarques me plaçant en coupable.
J’ai une colère venant du fond de la terre.
J’ai une louve hurlant dans la gorge.
Tellement en colère, quand je réalise qu’une agression physique subie il y a trois ans (un mec s’est jeté sur moi alors que j’étais en vélo, mon corps a valdingué contre la rambarde d’un pont, côtes fêlées, vélo volé) est tellement dérisoire, cicatrisée si vite dans ma mémoire, au regard des autres violences sexistes, sexuelles et psychiques accumulées depuis l’enfance.
Tellement en colère, quand cela aurait pu être moins traumatisant, avec la volonté de l’autre de regarder ses biais, son pouvoir, ses angles morts, en mettant de côté, ne serait-ce qu’une journée, sa réputation sociale.
Et j’essaye encore de tasser ma colère, souhaitant croire et croire encore au changement sincère des hommes, en leur souhaitant de comprendre que leurs gestes provoquent des tsunamis, en n’attendant même pas de changement réel de leur part, encore moins de pardon, juste de l’écoute, sans que leur égo se sentant attaqué se gonfle jusqu’à l’explosion. Et j’espère encore qu’ils entendent un jour ce que c’est, un corps qui crie. Un corps dont les limites ont été outrepassées centimètre par centimètre, geste par geste, à force de confiance.
Mais les “prises de risque font partie des relations”
Mais les “expérimentations”
Mais les “jouer avec le feu”
Mais tes Je brûle d’envie de J’ai très envie de J’ai tellement envie de J’ai tellement envie de J’ai tellement envie de J’ai tellement envie de J’ai tellement envie de
Mais les C’est trop intense pour moi Je ferme les yeux J’ai dû boucher mes oreilles Je ne veux plus Je n’en peux plus Je me vois de haut Ça va trop loin Mais ta lâcheté, Mais ton désir
Comme si désirer, c’était consentir.
Je tasse ma colère, je minimise moi-même mes émotions à mon entourage, je cherche encore à apaiser les chocs, à faire preuve de compréhension, à vouloir le pardonner, à arrondir les angles, à faire profil bas, à oublier, passer l’éponge, tourner la page, mais les insomnies s’accumulent, mon corps ne me lâche pas, et je n’en peux plus de regarder au sol, de faire comme si, comme si le déni n’était pas déjà parti, à grand fracas
geste à caractère sexuel, avec ou sans contact physique, commis par un individu sans le consentement de la personne visée ou, dans certains cas, par une manipulation affective
acte visant à assujettir une autre personne à ses propres désirs par un abus de pouvoir
C’est la définition d’une agression sexuelle.
J’ajoute dix degrés de plus à la canicule.
Je n’ai pas beaucoup de beautés à offrir, simplement ce coup de colère que je ne souhaite plus taire, que je n’en peux plus de taire.
Ceci est la part émergé de l’iceberg.
40 degrés dehors, la glace fond.
La glace fond encore.
La citation du mois : quelles justices, pour avancer ?
(déso pour la source exacte manquante <3)
J’entends s’élever de plus en plus de voix pour parler de « réparation » afin de résoudre de part et d’autre, pour les coupables comme pour les victimes, le mal causé par l’injustice. Ma crainte est que cette louable intention prenne progressivement la forme d’un impératif de « résilience », de positivation et surtout de pardon, conduisant à diminuer la gravité de l’injustice et à imposer aux victimes l’obligation d’avancer, de se reconstruire comme si la plainte et la colère étaient à la fois pathologiques et improductives. Et comme si la seule action possible était d’agir sur soi sans chercher à changer les choses – la société et les relations de pouvoir.
Vengeance, Le droit de ne pas pardonner, Laurence Devillairs
Ce passage apporte une nuance à ce que j’ai pu lire jusque-là sur la justice réparatrice et transformatrice. Bien sûr que la justice punitive et les vengeances personnelles ne font pas changer le monde, ajoutent de la violence à la violence, et je ne souhaite pas y adhérer. Mais que ça fait du bien, de s’autoriser à se dire que oui, on peut éprouver de la haine, un sentiment de vengeance, après des agressions subies, surtout quand les agresseurs concernés restent dans le déni. Et qu’on fait comme on peut, là où on en est, pour au mieux respirer.
Alors je prends des petits bouts de papier, je dessine des bonhommes à bâtons dessus, et j’y mets le feu.
Si tu veux te défouler en lisant des romans où les personnages se font justice soi-même, tu peux lire le formidable livre de Marcia Burnier, Les Orageuses.
Extrait du livre :
« On dit pas vengeance, lui avait dit Mia, c’est pas la même chose, là on se répare, on se rend justice parce que personne d’autre n’est disposé à le faire. »
Le mot du jour
Encyclie : nom donné aux cercles qui se forment à la surface de l’eau lorsqu’on y laisse tomber un corps.
Ce très beau mot, qui suggère tout un monde poétique, je l’ai découvert grâce au livre de Romain Lemire, Clément. Je t’en parle bientôt <3.
La musique du mois : la colère ça se nage
Non-noyées : naviguer en eaux troubles
C’est un livre de médiation, un ovni, qui apporte réconfort, douceur et réflexions sur nos luttes actuelles. C’est très poétique, avec de beaux passages concernant les solidarités inter-espèces.
Un exemple inspirant développé dans le livre est celui des nageoires dorsales chez les animaux aquatiques. L’autrice rappelle leur fonction stabilisatrice, et y tisse une leçon de vie, un conseil pour nos quotidiens mouvementés :
Dans une eau toujours en mouvement, avoir une nageoire dorsale assure l’équilibre et l’autonomie ; elle t’offre le soutien nécessaire pour effectuer les virages rapides que tu pourrais avoir besoin de prendre. Oui. J’ai besoin d’une nageoire dorsale, pour pouvoir naviguer dans toutes les transformations qui sont requises pour moi.
Normalement je ne suis pas fan de tout ce qui touche aux méditations et aux mantras, mais les positionnements politiques soutiennent régulièrement les mots d’Alexis Pauline Gumbs, poétesse féministe Noire et queer. Alors je m’y suis laissée embarquer, jusqu’à la lecture des activités pratiques à la fin du livre :
C’est un livre à butiner doucement, en rêvant devant les illustrations puissantes de Maya Mihindou.
Et je m’arrêterai là pour ce mois-ci.
Merci les bières partagées des nuits, merci les textos des petits matins, merci les vocaux cristallins des après-midis
Merci les amies, merci les sœurs
Merci les non-noyées, qui veillent
Merci la colère







